Mon chien est mort dans mes bras… mais notre lien ne s’est pas arrêté là
- Lucile Picker
- il y a 3 jours
- 7 min de lecture

Quand j’ai pris Tao dans mes bras, sa gorge était ouverte.
Pourtant, il respirait encore.
Alors je me suis accrochée à ce souffle.
À cette infime présence de vie qui disait qu’il était toujours là.
Je l’ai serré contre moi. Je l’ai caressé. Je lui ai parlé sans m’arrêter.
Je suis là, Tao.
Je suis là.
Tiens bon.
Je t’aime.
Comme si mes mots pouvaient lui faire un chemin dans la douleur.
Comme si mes bras pouvaient empêcher son âme de quitter son corps.
Comme si l’aimer assez fort pouvait le sauver.
Quelques heures plus tôt, la mort était entrée dans le cercle
Ce week-end-là, j’animais chez moi un stage de communication animale. Une dizaine de participants étaient réunis autour de moi.
Dès le premier tour de parole, quelque chose d’inhabituel s’était imposé.
La mort était partout.
Dans les questions. Dans les animaux évoqués. Dans ces liens qui continuaient d’exister malgré l’absence.
Pourtant, nous étions en niveau 1. Je n’y abordais jamais la communication avec les animaux défunts.
Mais je sentais cette présence si fortement que je l’avais nommée :
— C’est étrange… La thématique de l’animal défunt est vraiment très présente aujourd’hui. Nous aurons certainement quelque chose à comprendre et à vivre ensemble autour de la mort.
Je ne savais pas encore que la mort était venue pour nous préparer.
Je ne savais pas encore qu’elle parlait de Tao.
Dans l’après-midi, j’avais senti son absence avant même de savoir qu’il avait disparu.
Tao ne me quittait jamais.
Mais, ce jour-là, sa place près de moi était vide.
Je continuais à transmettre, tout en l’appelant intérieurement.
Reviens, Tao.
S’il te plaît, reviens.
Puis ma voisine est arrivée.
Ses chiens l’avaient attaqué.
J’ai couru.
Et j’ai trouvé mon tout jeune chien égorgé, la tête prise à travers le grillage.
Mais il vivait encore.
Nous avons essayé de le retenir
Je l’ai emmené chez le vétérinaire.
Tout le long du trajet, je lui ai parlé. Je gardais mes mains sur lui. Je voulais que ma voix lui dise qu’il n’était pas seul, qu’au milieu de cette douleur, il pouvait encore sentir mon amour.
Son frère, Tetsu, est venu avec nous.
Il fallait tenter une transfusion.
Tetsu savait.
Il sentait son frère en train de mourir. Il était triste, profondément triste, mais il est resté immobile pendant qu’on prélevait son sang.
Comme s’il avait compris que c’était la seule chose qu’il pouvait encore lui offrir.
Un peu de sa propre vie pour tenter de retenir celle de son frère.
Il n’a pas bougé.
Il semblait à la fois effondré et heureux de pouvoir faire quelque chose pour Tao.
Nous avons tout essayé.
Le vétérinaire.
Tetsu.
Moi.
Tout un cercle d’amour retenait Tao au bord du monde.
Et pendant ses dernières heures, j’ai continué à lui parler.
Je lui ai donné tout ce que je pouvais encore lui donner : ma présence, mes mains, ma voix, mon amour.
Puis, le lendemain matin, le téléphone a sonné.
Tao était mort.
Une famille entière est entrée dans le deuil
Lorsque j’ai annoncé sa mort, les participants se sont effondrés.
Les larmes ont traversé le groupe comme une vague.
Tao n’était pas seulement mon chien. Il faisait partie du lieu, des stages, de ce qui se vivait entre nous. Il avait commencé à venir près des femmes, à s’allonger auprès d’elles, à accompagner silencieusement ce qu’elles déposaient.
Et soudain, il n’était plus là.
Mon fils a perdu son chien.
Tetsu a perdu son frère. Lui aussi l’a cherché. Lui aussi a connu le vide laissé par son absence.
Mon père ne trouvait aucun mot pour exprimer son désespoir.
Ce n’était pas seulement un chien qui venait de mourir.
C’était une famille entière qui entrait dans le deuil.
Et autour de nous, un groupe d’êtres humains pleurait avec nous.
Nous étions tous réunis dans la même impuissance.
Plus rien ne pouvait ramener Tao.
Alors il ne restait qu’à accueillir ce qui nous traversait.
Les sanglots.
Le manque.
L’injustice.
Cette douleur physique qui serre la poitrine et coupe le souffle.
Je les ai accompagnés dans leur tristesse alors que mon propre cœur était dévasté. Nous avons laissé les émotions venir, remplir nos corps, nous traverser, puis repartir peu à peu.
Nous n’avons pas cherché à faire taire la douleur.
Nous lui avons fait une place.
Et cette douleur nous a soudés.
Ce week-end-là, les participants n’ont pas seulement appris à entrer en communication avec un animal.
Ils ont vu comment il était possible de rester vivant au milieu d’une immense tristesse.
Ils ont vu que l’on pouvait pleurer sans se perdre.
Que l’on pouvait accueillir la douleur sans la retenir.
Que la communication animale pouvait aussi devenir une présence offerte à l’animal au moment de sa mort.
Dire au revoir à son âme
Je suis allée chercher le corps de Tao chez le vétérinaire.
Je l’ai ramené à la maison une dernière fois.
Nous lui avons offert une cérémonie d’adieu avant de le confier à la terre.
Dix jours plus tôt, sans savoir pourquoi, j’avais acheté un camélia. Quelque chose en moi n’avait pas pu repartir du magasin sans cet arbre.
Je l’ai planté sur le corps de Tao.
Comme si une part plus profonde de moi avait su avant moi.
Comme si le vivant avait déjà préparé l’endroit où mon amour pourrait continuer à fleurir.
J’ai ensuite attendu avant de chercher à communiquer avec mon animal défunt.
Je ne voulais pas retenir Tao près de moi par mon chagrin. Je voulais laisser son âme s’éloigner, trouver la paix et poursuivre son chemin.
Puis, lorsque j’ai senti que le moment était venu, je l’ai appelé.
Tao m’a montré qu’il avait été accompagné jusqu’au bout.
Que notre connexion, ma voix, mes mains et mon amour avaient compté.
Je n’avais pas pu empêcher son corps de mourir.
Mais je ne l’avais pas laissé traverser seul ses dernières heures.
Je l’avais accompagné jusqu’au seuil.
Puis j’avais dit au revoir à son âme.
Tao n’était pas venu seulement pour moi
Tao m’a aussi montré le sens de sa courte vie.
Lorsqu’il était arrivé, il ne s’approchait presque de personne en dehors de moi. Puis, peu à peu, il avait commencé à aller vers les femmes présentes lors de mes stages et de mes retraites.
Il s’était couché près de leurs blessures.
Il avait écouté leurs larmes.
Il était devenu un chien guide.
Lors de cette communication animale, il m’a montré qu’il portait la mémoire d’un homme blessé par les femmes. Auprès de nous, il avait découvert leur cœur. Il avait appris à recevoir leurs émotions et à devenir soutenant.
Ce qu’il avait vécu ici lui permettrait de poursuivre son chemin autrement.
Sa vie avait été atrocement courte.
Mais elle n’avait pas été vide.
Quelque chose s’était accompli.
Cette compréhension n’a pas effacé son absence.
Elle a simplement remis de la vie autour de sa mort.
La dernière porte qu’il m’a ouverte
Il me restait pourtant une immense colère envers ma voisine.
Je lui avais proposé de l’aider à sécuriser ses clôtures, car elle savait ses chiens agressifs.
Je lui avais proposé un accompagnement en communication animale sensorielle, pour apaiser ses chiens et leur agressivité.
Elle a toujours refusée.
Après la mort de Tao, je n’ai rencontré chez elle ni véritable regret, ni soutien, ni reconnaissance de ma douleur.
Seulement le besoin de se protéger.
Je méditais, mais ma colère ne partait pas.
Lors d’une autre cérémonie, Tao m’a montré ce qu’elle protégeait en moi.
Une profonde blessure de trahison.
La blessure de l’enfant qui n’avait pas été entendue dans sa peur et dans sa douleur.
Celle qui avait appris qu’elle devrait toujours se défendre et tout traverser seule.
Cette enfant était devenue une guerrière.
Une femme capable de continuer un stage pendant que son chien mourait.
Capable d’accueillir les larmes de tout un groupe avec le cœur déchiré.
Capable de tenir debout parce qu’elle ne savait plus comment faire autrement.
Tao m’a montré que, derrière ma colère, cette enfant appelait encore :
Est-ce que quelqu’un voit ma douleur ?
Est-ce que, cette fois, quelqu’un va venir me soutenir ?
Alors j’ai commencé à déposer les armes.
Le deuil de son animal n’est pas seulement une fin
La communication animale n’a pas empêché Tao de mourir.
Elle n’a pas supprimé mes larmes, celles de mon fils, de mon père, de Tetsu ou des participants.
Elle nous a permis de l’accompagner.
De l’entourer d’amour pendant ses dernières heures.
De ne pas détourner les yeux de la tristesse.
Puis de laisser partir son âme sans laisser mourir notre lien.
Le deuil de son animal ouvre parfois en nous des blessures bien plus anciennes que son absence.
Il peut réveiller notre impuissance, notre culpabilité, notre sentiment d’abandon ou toutes les fois où nous avons souffert sans être entendus.
Communiquer avec un animal défunt, ce n’est pas chercher à nier la mort.
C’est parfois découvrir que l’amour peut encore circuler à travers elle.
Tao a été aimé jusqu’à son dernier souffle.
Il a été pleuré par une famille entière, par son frère et par tout un groupe que sa mort a profondément uni.
Nous n’avons pas réussi à sauver son corps.
Mais nous avons accompagné son âme jusqu’au seuil. Nous l’avons entouré de nos voix, de nos mains, de nos larmes et de notre amour, jusqu’à ce qu’il puisse partir.
Et lorsque son corps n’a plus pu rester parmi nous, notre lien, lui, n’a pas disparu.
Tao avait appris à se coucher près des blessures des femmes.
Après sa mort, il est revenu se coucher près de la mienne. Il m’a montré l’enfant blessée que je cachais derrière ma force. Il m’a aidée à comprendre que je n’avais plus besoin d’être cette guerrière qui traverse tout seule.
Nous ne pouvons pas toujours sauver leur corps. Mais nous pouvons accompagner leur âme jusqu’au seuil — et parfois, depuis l’autre côté, ce sont eux qui nous apprennent à revenir à la vie.
Tao n’a pas seulement été le chien que j’ai accompagné dans la mort.
Après son dernier souffle, c’est lui qui m’a accompagnée : jusque dans ma blessure la plus profonde, pour m’aider enfin à la reconnaître, à déposer les armes et à recommencer à vivre sans devoir toujours être forte.
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