J’ai peur que nous soyons en train de perdre quelque chose de bien plus précieux que nos forêts.
- Lucile Picker
- 14 juil.
- 3 min de lecture

Je ne sais pas comment vous vivez tout cela.
Les incendies.
Les records de chaleur.
Les rivières qui disparaissent.
Les arbres qui meurent debout.
Moi, il y a des jours où je n’arrive plus à regarder les images.
Pas parce qu’elles me font peur.
Parce qu’elles me donnent l’impression d’assister à la disparition lente d’un monde que j’aime profondément.
Je regarde ces forêts brûler et je ne vois pas des hectares.
Je vois des oiseaux qui ne retrouveront jamais leur nid.
Je vois des chevreuils qui courent jusqu’à l’épuisement.
Je vois des insectes dont personne ne parlera.
Je vois des arbres qui mettront parfois plusieurs siècles à repousser… si tant est qu’ils repoussent un jour.
Et puis il y a cette sensation d’oppression dans ma poitrine.
Comme si quelque chose se resserrait de plus en plus.
Une partie de moi a envie de détourner le regard.
Parce que c’est trop.
Parce que je ne peux rien faire, ou du moins c’est ce que je me raconte.
Et une autre partie de moi se met en colère.
Pas contre quelqu’un.
Contre cette impression que nous regardons le vivant disparaître en continuant à remplir nos caddies, à courir après le temps, a en vouloir toujours plus, à remettre toujours à demain les changements que nous savons nécessaires.
Cette colère, je l’accueille.
Parce qu’elle me dit une chose fondamentale.
Si je souffre en voyant cela, c’est que je suis encore reliée.
Le problème n’est pas notre colère.
Le problème serait de ne plus rien ressentir.
Et parfois, je me demande si ce n’est pas déjà ce qui est en train de nous arriver.
Nous sommes bombardés d’images.
Une forêt brûle.
Une inondation emporte un village.
Puis une autre information arrive.
Et encore une autre. et encore une autre.
À force, notre cœur ne sait plus comment suivre.
Alors il se protège.
Il se ferme.
Pas par méchanceté.
Par survie.
Je crois que c’est cela qui m’inquiète le plus.
Pas seulement le réchauffement climatique.
Mais cette anesthésie silencieuse.
Ce moment où l’on finit par dire : c’est terrible… avant de reprendre sa journée.
Sans juger, je fais exactement la même chose.
Et c’est précisément cela qui me bouleverse.
Parce que je refuse de croire que nous soyons devenus indifférents.
Je crois simplement que nous avons perdu quelque chose.
Nous avons perdu notre capacité à nous sentir appartenir au vivant.
Pendant des années, je sentais que mon métier consistait bien plus qu’à apprendre aux humains à communiquer avec les animaux.
Aujourd’hui, je sais.
Les animaux ne m’ont jamais appris à devenir médium.
Ils m’ont appris à devenir présente.
À écouter sans vouloir posséder.
À observer sans vouloir contrôler.
À sentir sans chercher immédiatement une explication.
Ils m’ont appris qu’il existe une intelligence qui naît de la relation.
Une intelligence dont nous aurons besoin si nous voulons inventer autre chose que le monde qui est en train de brûler.
Parce que je ne crois pas que nous traverserons les décennies qui viennent uniquement grâce à plus de technologie ou grâce à un travail personnel intérieur.
Ni uniquement grâce à de nouvelles lois ou un nouveau gouvernement.
Nous en aurons besoin, bien sûr.
Mais cela ne suffira pas.
Nous aurons besoin de retrouver des femmes et des hommes capables de ressentir profondément pourquoi ils choisissent de protéger le vivant. Et pas seulement pour sauver l’humanité.
Des femmes et des hommes qui planteront des arbres parce qu’ils aiment les arbres.
Qui changeront leur façon de consommer parce qu’ils savent que chaque achat raconte une histoire et devient un acte conscient ou destructeur.
Qui apprendront à leurs enfants à reconnaître le chant d’un oiseau avant de reconnaître une marque.
Qui seront capables de s’émerveiller encore.
Parce que l’émerveillement est peut-être l’un des plus puissants moteurs de l’engagement.
Alors non.
Je ne veux pas vivre dans la peur.
Je ne veux pas passer mes journées à compter les catastrophes.
Je ne veux pas non plus faire semblant que tout ira bien.
Je veux apprendre à transformer cette boule dans mon ventre en mouvement.
Cette colère en courage.
Cette tristesse en responsabilité.
Et je crois que cela commence ici.
En retrouvant un espace de calme à l’intérieur de nous.
Pas pour faire taire nos émotions.
Mais pour qu’elles cessent de nous paralyser.
Pour qu’elles deviennent une force.
Je n’ai pas envie d’être spectatrice du monde qui vient.
J’ai envie d’y participer.
J’ai envie de créer.
De transmettre.
D’apprendre.
De planter.
De protéger.
D’écouter.
Et si je partage ces mots aujourd’hui, ce n’est pas parce que j’ai des réponses.
C’est parce que je suis convaincue d’une chose.
Nous ne protégerons jamais ce que nous considérons comme extérieur à nous.
Le jour où nous sentirons vraiment que nous faisons partie du vivant, nous n’aurons plus besoin qu’on nous explique pourquoi il faut le préserver.
Cela deviendra simplement une évidence.




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