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Elle ne voulait pas mourir pour rien


Girl est arrivée à la clinique entre la vie et la mort.


Cette jument de course venait de traverser la France. Des heures de transport sans eau, parce que l’entraîneur à qui elle avait été confiée n’avait pas vérifié qu’elle soit abreuvée pendant le trajet par le transporteur.


Puis la colique. La douleur. L’urgence. Et cette attente insoutenable, suspendue à un corps épuisé dont chaque heure est peut-être la dernière.


Madeleine est la propriétaire et l’éleveuse de Girl. Elle l’a vue naître, grandir, devenir cette jument qu’elle aime profondément. Mais comme beaucoup d’éleveurs de chevaux de course, elle doit ensuite confier ses chevaux à des entraîneurs.


Confier, c’est remettre entre les mains d’un autre ce que l’on aime en pensant qu’il en prendra soin.

C’est accepter de ne plus tout voir. De ne plus tout savoir. De devoir faire confiance.

Jusqu’au jour où cette confiance se brise.


Lorsque je me suis reliée à Girl, elle ne m’a pas demandé de l’aider à se battre.

Elle m’a dit qu’elle voulait partir.

Pas parce qu’elle ne voulait plus vivre. Parce qu’elle était épuisée de cette vie-là.

Épuisée de devoir encaisser les chocs physiques et émotionnels provoqués par les humains. Épuisée d’être déplacée sans suffisament de précaution, utilisée, malmenée.


Épuisée de dépendre de personnes dont la recherche de performance, le besoin de pouvoir, l’argent, l’inconscience ou la négligence finissent par briser les corps autant que les âmes.


Elle ne voulait plus subir.

Mais ELLE NE VOULAIT PAS MOURIR POUR RIEN.


Alors Girl s’est adressée à Madeleine. Celle qui l’avait fait naître. Celle qui l’avait aimée. Celle qui espérait encore pouvoir la sauver et qui se retrouvait désormais face à cette terrible réalité : sa jument était peut-être en train de mourir alors qu’elle l’avait confiée à quelqu’un qui devait prendre soin d’elle.


Girl ne lui a pas demandé de porter la culpabilité de ce qui lui était arrivé.


Elle lui a demandé de ne plus baisser la tête.

De ne plus détourner le regard devant la violence faite aux chevaux. De ne plus douter de ce qu’elle ressent. De ne plus avoir peur du jugement des autres lorsqu’elle parle de leur sensibilité, de leurs émotions et de leur besoin d’être entendus et respectés.


Elle lui a dit :

« Tu œuvres déjà. Tu nous as ouvert ton cœur. Tu as appris à nous écouter. Maintenant, fais-toi confiance. Ose aimer les chevaux comme tu les aimes. Ose défendre ce que tu sais être juste pour nous. Et retrousse-toi les manches. »

Car autour d’elles aussi, quelque chose est en train de bouger.


À la clinique, l’épuisement ne touche pas seulement Girl. Les vétérinaires et les soignants sont eux aussi fatigués de voir arriver des chevaux abîmés par les négligences humaines et par un système dans lequel le pouvoir, la performance et l’argent prennent trop souvent le pas sur le vivant.

Fatigués de devoir réparer des corps que d’autres ont traités comme des outils.

Fatigués de voir la souffrance devenir une conséquence presque ordinaire d’un milieu qui refuse encore trop souvent de s’arrêter.

Eux aussi en ont assez.


Dans le monde des courses, comme dans l’ensemble du milieu équestre, de plus en plus de personnes murmurent, puis commencent à le dire haut et fort :

STOP.


Stop à cette violence banalisée.

Stop aux chevaux que l’on exploite jusqu’à l’épuisement.

Stop aux corps que l’on pousse et que l’on casse.

Stop à cette façon de parler d’amour tout en refusant d’entendre ce que les chevaux vivent réellement.


Madeleine portait déjà ces questions en elle. Depuis quelque temps, elle sentait qu’elle devait agir autrement, sans encore savoir précisément comment. Ce qui arrive à Girl vient ouvrir en grand une porte qu’elle n’osait jusque-là qu’entrouvrir.


Au fil de leur échange, une idée a commencé à prendre corps.

Créer un lieu pour accueillir les chevaux qui ont besoin d’être réparés.


Pas seulement physiquement. Émotionnellement aussi.


Un lieu où l’on ne chercherait pas uniquement à supprimer un symptôme ou à remettre rapidement un cheval en état de fonctionner. Un lieu où l’on prendrait le temps d’écouter ce qu’il a traversé, ce dont il a besoin et ce qu’il est encore capable — ou non — de donner.


Un lieu où les propriétaires qui confient leur cheval devraient eux aussi s’engager.


Parce que l’on ne peut pas déposer un animal blessé entre les mains de quelqu’un, attendre qu’il soit réparé, puis le renvoyer dans les conditions qui l’ont détruit.

Parce que le soin véritable demande une responsabilité partagée.

Parce qu’aimer un cheval ne consiste pas seulement à payer ses soins ou à pleurer lorsqu’il souffre. Cela demande aussi d’accepter de regarder la réalité en face et de changer ce qui doit l’être.


Madeleine imagine désormais une charte. Un engagement réel de la part de chaque personne qui lui confierait un cheval. La garantie que le travail accompli auprès de lui ne serait pas effacé dès son retour. La volonté de construire une autre manière de soigner, d’accompagner et de respecter les chevaux.


Et peu à peu, quelque chose s’est apaisé.


Girl a compris que sa vie auprès de Madeleine ne s’arrêterait pas avec son dernier souffle. Que son histoire deviendrait une graine. Que ce qui lui était arrivé pourrait contribuer à protéger d’autres chevaux.


Elle ne mourrait pas dans l’indifférence.


Sa souffrance ne serait ni excusée ni oubliée. Mais elle serait transformée en un acte. En une direction. En un refus de continuer comme avant.


Alors Girl a enfin pu se déposer.

Madeleine aussi.


La colère, la culpabilité, l’impuissance et le sentiment d’injustice n’ont pas disparu comme si ce qui venait de se passer était devenu acceptable. Cela ne le sera jamais.


Mais ces émotions ont cessé de tourner dans le vide.

Elles ont trouvé un chemin par lequel circuler.

Une œuvre à nourrir.

Une promesse à tenir.


Madeleine sait aujourd’hui qu’elle ne perdra pas totalement Girl.


Elle gagne un guide.


Une présence qui lui rappellera pourquoi elle s’est levée les jours où le doute reviendra. Une jument qui continuera de marcher à ses côtés autrement, et dont la voix résonnera chaque fois qu’elle sera tentée de se taire, de douter d’elle-même ou de baisser les yeux.


Girl peut partir en paix.


Et Madeleine connaît désormais son chemin.


Il existe des morts qui nous laissent face à un vide immense. Et puis il existe des êtres qui, au moment de partir, déposent entre nos mains une responsabilité.

Ils ne nous demandent pas de rester prisonniers de leur souffrance.

Ils nous demandent d’en faire quelque chose:

De nous lever.

De dire non.

De protéger.

De créer ce qui n’existe pas encore.


La mort ne rend pas l’injustice plus juste. Elle ne répare pas la négligence. Elle ne doit jamais devenir une manière de donner un sens artificiel à l’inacceptable.

Mais parfois, au cœur même de l’insoutenable, elle ouvre un passage.

Elle marque la fin d’une vie et le commencement d’une œuvre.


Une œuvre plus consciente. Plus courageuse. Plus respectueuse.


Une œuvre dans laquelle l’humain cesse de décider seul de ce qui est bon pour le vivant et apprend enfin à l’écouter.


Peut-être est-ce ainsi qu’un monde nouveau commence.

Non pas dans de grands discours, mais dans le cœur d’une personne qui, un jour, accepte de ne plus détourner le regard.

Dans une culpabilité qui devient une responsabilité.

Dans une colère qui devient un engagement.

Dans un deuil qui devient une promesse.

Dans la mort d’une jument qui demande aux humains de changer.


Girl ne voulait pas mourir pour rien.

Désormais, elle sait que Madeleine se lèvera.


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